Il fut un temps
où l'idéologie consistait à déformer la réalité. C'était l'époque où les althussériens disaient du mal de Raymond Aron parce que ce dernier ne voulait pas voir que le libéralisme est une
philosophie d'exploiteurs. Aron lui-même ne manquait jamais une occasion de brocarder la propension délirante des marxistes (propension mieux connue sous l'appellation contrôlée d'opium des
intellectuels) qui consiste à nier les faits au nom d'un principe politique plus ou moins attirant. Tout ce petit monde s'envoyait donc ce reproche au visage ("tu es victime de ton idéologie")
avec une méchanceté divertissante.
Le marxisme-léninisme a beau avoir perdu une partie importante de son charme, la joie de se détester demeure. Désormais, des hommes
politiques que rien n'oppose vraiment se chercheront des noises, et lorsqu'ils auront terminé de s'écharper sur un plateau, les caciques prendront le relais. "Je pense que les Français peuvent
désormais se faire une idée claire sur la différence fondamentale qui oppose nos deux projets", dira le porte-parole du parti X. "Cette fois le doute n'est plus possible. Les lignes sont claires.
C'est aux Français de choisir" dira le porte-parole du parti Y. Des journalistes fraîchement sortis de Science Po se dépêcheront d'interviewer lesdits caciques, et des quinquagénaires aussi
exotiques que Nadine Morano se mettront en colère.
Car Nadine Morano se met en colère, voilà un fait indubitable. Rien ne lui est plus insupportable que le chichi et le blabla d'un
socialiste français à la veille d'une élection présidentielle, surtout lorsque ce dernier s'applique à déformer les faits. Travestir la réalité est un crime, et l'on sait que Nicolas Sarkozy
lui-même n'a pas eu de mots assez durs en direction des menteurs (je dois dire que je me suis senti visé, mais c'est une autre histoire).
En somme, tout se passe comme si la conception marxiste de l'idéologie, que l'UMP est d'ailleurs la dernière formation politique à
incarner vraiment, était toujours adéquate. L'adversaire est un homme qui ment, c'est pourquoi il n'est pas comme nous : voilà le fondement de la paranoïa marxiste, qui est aussi le fondement de
la stratégie sarkozyste.
Nul doute que, au moment de monter au créneau, Nadine Morano ait sincèrement le sentiment de s'opposer aux vieilles lunes du
Socialisme, ou, ce qui revient au même, à d'affreux idéologues. Nul doute que, au moment de s'essuyer le front sous le regard quelque peu hautain de François Hollande, Nicolas Sarkozy ait
sincèrement l'impression de s'opposer à un fieffé menteur. Cette naïveté, chez des animaux réputés intelligents, a quelque chose de touchant.
Car il y a bien longtemps que l'idéologie a changé de nature. Les hommes politiques ne s'opposent plus en raison de leurs
différences, mais justement parce qu'ils sont incapables d'en trouver une. Une telle situation nous oblige à réviser la notion d'idéologie, et, par conséquent, la nature exacte de la hargne qui
les oppose.
L'idéologie ne consiste pas à déformer la réalité parce que la réalité dépendra toujours du point de vue que l'on adopte. L'idéologie
consiste à créer des distinctions imaginaires afin que personne ne puisse comprendre la nature exacte des injustices. Dans un tel univers, les directeurs de campagne pousseraient un "ouf" de
soulagement toutes les fois qu'ils tomberaient sur une différence entre leurs champions respectifs. Lesdits champions en rajouteraient dans l'invective, tout en prenant un soin bien étrange et
bien particulier pour ne pas traiter les sujets de fond. On ne parlerait pas de la folie économique de Monsieur Barroso, mais de la vie sexuelle de DSK ou des derniers moments d'Hitler. Dans un
tel univers, les électeurs auraient l'impression qu'on les prend vraiment pour des imbéciles.
L'art d'inventer des lignes de fractures inexistantes pour ne pas traiter les sujets de fond ne constitue aucunement un progrès.
Cette nouvelle idéologie n'est pas moins bête ni moins dévastatrice que la précédente, elle devrait jeter des millions de chômeurs dans la rue et achever le déclassement intellectuel de l'Europe.
Elle est donc tout aussi criminelle. Son seul intérêt tient en trois mots bien modestes: c'est la nôtre.